Le Courrier. Samedi 8 / Dimanche 9 Août 1998
Article par Michael Roy.
Kapupu Diwa Mutimanwa se fait le porte-drapeau du peuple pygmée.
Un pygmée congolais dans la ville
"En me baladant à Genève, j'ai vu le petit lac artificiel que vous appelez le Léman. » Lorsqu'on discute avec un pygmée originaire de la région des Grands Lacs africains, les cadres de référence et les proportions sont différents. Mais pas forcément de la manière à laquelle on s'attend a priori.
D
iplômé en sciences commerciale et financière, son habit traditionnel dans son sac de voyage, Kapupu Diwa Mutimanwa s’est rendu à Genève pour témoigner devant le Groupe de travail des Nations Unies sur les peuples autochtones. Ce jeune quadragénaire, ancien secrétaire particulier d’un diplomate zaïrois, a plaqué des avantages liés à la fonction officielle pour devenir le porte-drapeau des siens. « En 1991, j’ai eu le sentiment que je devais passer un pacte avec mon peuple. J’avais été le premier universitaire pygmée du Zaïre. Aujourd’hui encore, nous ne sommes que trois…Et il y a seulement une centaine de Pygmées qui savent lire ou écrire. Pourtant, nous sommes 600,000 rien qu’en République démocratique du Congo. »Kapupu n’est pas le premier Pygmée à avoir surgi lors d’une session du Groupe de travail sur les peuples autochtones. Ses frères du Rwanda l’ont précédé à Genève pour faire part de leurs doléances particulières face aux communautés Hutue et Tutsie. La différence avec ce «congolais » c’est qu’il a mené des enquêtes dans plusieurs pays outre le sien (Burundi, République Centrafricaine, Guinée équatoriale, Gabon…) Et il a ainsi une besace pleine d’arguments pour confirmer la «discrimination historique et toujours actuelle » que subissent «les autochtones de l’Afrique centrale » des la part des autres peuples africains.
Missionnaires
«J’ai été (éduqué) à titre expérimental. Des missionnaires suédois voulaient déterminer si ceux que le colon européen avait toujours présentés comme des sous-hommes, voire des singes, avaient la capacité d’étudier» explique Kapupu. Le sort s’est abattu sur lui parce que sa famille n’habitait pas dans la forêt comme les autres, mais `a la «cour royale» de Luindi en contact avec la «civilisation» des Blancs. « Mon grand-père était le devin du Mwami, c’est-à-dire du chef coutumier de la région. Bien sûr, nous ne logions pas dans la cour de ce chef d’origine bantoue. Nous devions être un peu à l’écart, dans une petite maisonnette qui nous distinguait. »
Comme un peu partout ailleurs, les petits hommes se retrouvent confinés au rôle de bouffon. L’amuseur et le détenteur d’une parole libre et hors norme mais qui laisse échapper la vérité : « Nous intronisons les chefs parce que nous sommes considérés comme les dépositaires de la terre. Au travers de cette cérémonie, nous leur cédons notre bien. Mais nous sommes là uniquement pour chanter, danser et poster les messages.
Dans la région du Sud-Kivu, au milieu des années 60, l’appel de la forêt demeure immense pour le petit Kapupu. « Le centre missionnaire, pour moi, c’était une prison. Je m’échappais souvent. » Plus tard, pour éviter l’échec de cette «expérience d’éducation », toute sa famille sera «intégrée » et déplacée vers des centres urbains. De chasseur qu’il était au «village », son père sera formé comme scieur, puis maçon.
Revers des Parcs Nationaux
A l’époque, se joue dans la région natale de Kapupu un drame qui se répétera à l’envi dans des nombreux pays d’Afrique. Avec des séquelles indélébiles : « Pour créer le Parc national de Kahuzi-Biega, plus de 3000 âmes ont été chassés de leur domaine ancestral et de leur milieu naturel. Sans aucune compensation » s’indigne Kapupu. Cette pression sur l’habitat naturel des Pygmées continue aujourd’hui : la proche forêt d’Utombwe – entre autres – fait l’objet de convoitise. «Nous ne pouvons pas supporter de nouvelles expulsions ni la poursuite de notre marginalisation », martèle Kapupu. D’où l’idée de son Programme d’intégration et de développement du peuple pygmée qu’il dirige depuis Bukavu.
Mais comment superviser la rencontre des cultures, en permettant aux Pygmées de participer aux avantages de la modernité sans qu’ils ne perdent leur mode de vie nomade ni leur identité ? « Il faut distinguer deux types de situation : celui où les populations ont été chassées de leur cadre de vie et celui où elles parviennent encore à vivre dans leur milieu naturel. Dans le premier cas, force est d’envisager des formes de sédentarisation, puisqu’elles y ont été réduites de fait. Mais nous réclamons des aides et des compensations pour rendre leur installation acceptable et non pas une lutte pour la survie. Dans le second cas, je travaille avec les systèmes d’éducation et de santé mobiles qui s’adaptent au mouvement des villages dans la forêt au gré des événements et des saisons. Les villages suivent notamment les migrations des animaux » rappelle Kapupu. En tenant à ajouter : « Il y a beaucoup à apprendre des Pygmées. Mon grand-père, par exemple, connaît plus de 700 plantes et leurs vertus. J’essaie d’ailleurs de trouver des fonds pour recenser tous les guérisseurs pygmées. »
Aux pressions lancinantes du monde moderne, s’ajoutent les conflits d’origine historique et contingente dans des pays aux allures de «mosaïque ethnique ». Bloqué ces jours-ci de façon imprévisible à Genève, craignant pour sa femme et ses neuf enfants sur place, Kapupu ne sait quand il pourra retourner à Bukavu. Les troubles qui viennent d’éclater entre les anciens compères de l’Alliance des forces démocratiques pour la libé du renversement de Mobutu. « Au Rwanda, sur 29 000 Batwa recensés avant la guerre d’octobre 1990, près de 35% sont en exil. On ne sait pas s’ils sont morts ou pas, cars ils étaient réfugiés au Congo-Zaïre, au Burundi et en Tanzanie. Dans mon pays, dans la foulée de la libération, des centaines de Pygmées ont perdu la vie dans le Kivu ».