Le Courrier. Samedi 8 / Dimanche 9 Août 1998
Article par Michael Roy.
L’histoire des Pygmées selon eux
Lors d’une conférence-débat à Genève, Kapupu Diwa Mutimanwa et son « frère » batwa du Rwanda, Kalimba Zéphyrin, ont exposé leur vision de l’histoire des peuples pygmées du Congo, du Rwanda et du Burundi. Extraits de leur intervention :
« Depuis longtemps, ces 3 pays sont caractérisés par une culture et une histoire commune. L'arrivée d'autres tribus et l'ère des grandes migrations ont débuté aux environs du XIe siècle. Ces migrations ont amené les Bahutu des rives du lac Tchad et les Batutsi du haut plateau abyssin ceci qui concerne le Rwanda et le Burundi. Dans le cas de la République Démocratique du Congo, c'est depuis la désertification du Sahara que les migrations des tribus de Bantous et Soudanaises eurent lieu. Enfin, les Nilotiques vinrent du haut plateau abyssin. Ces tribus étaient toutes à la recherche de nouvelles terres cultivables (Hutus, Bantous, Soudanais) et à la conquête de nouveaux espaces libres pour pâturages. Ils rencontrèrent ainsi les populations autochtones (les Pygmées appelés localement Batwa ou Bambuti) qui vivaient de ce qu'offrait la nature, c'est à dire du produit de la chasse, de la cueillette des fruits sauvages, du ramassage des champignons, des tubercules, etc. »
L’arrivée des envahisseurs
Le monde du Pygmée-Mutwa était vaste. Il n'y avait pas de frontières, ni naturelle, ni artificielle. Les autochtones menaient une vie de nomade, poursuivaient leur gibier sans se soucier des limites géographiques. En cas de carences et de mauvaises conditions climatiques, ils changeaient rapidement de milieu. Pour eux, ni le Rwanda, le Burundi et le Congo n'existaient pas. Tout leur appartenait. En cas de décès, il était possible de quitter une localité pour s'installer librement dans une autre, sans avoir besoin de passeport . Tout leur appartenait donc bien.
« Le Pygmée-Mutwa vit une existence plus diffïcile depuis l'arrivée de son voisin ou cohabitant. Celui-ci s’est proclamé chef de la région, sultan, Mwami. Il a imposé sa culture à l'homme qu'il a rencontré.. Afin de gagner sa confiance, il lui donne des produits tirés de l'agriculture et de l'élevage.
L'autochtone se voit forcé de fuir son milieu pour aller s'installer ailleurs. C’est ainsi que le processus va s'accélérer partout où se trouve l’autochtone Pygmée-Mutwa. Partout il va être supplanté par le nouveau venu. Ce dernier considère le Pygmée Mutwa comme un éclaireur d'endroits où la vie est possible. Le Pygmée-Mutwa va retourner au plus profond de la forêt en laissant le nouveau venu dans ses anciens villages. C'est ainsi que le colonisateur va y rencontrer l'envahisseur venu du Nord à la recherche de terres et de pâturages.
Colonisation
Le colonisateur arrive en détenant toute l'autorité. Il rencontre le nouveau venu (post-autochtone). Ce dernier sera considéré par le colonisateur comme un autochtone et il sera nommé "indigène". Ils vont collaborer et exclure l'autochtone Pygmée-Mutwa en le qualifiant de "sous-homme" et de "singe". C'est ce que refuse, en second lieu, la population autochtone des pays des Grand Lacs.
L'autochtone se voit exclu de tous les domaines, politiques, sociaux, etc. mais il garde sa culture. Le colonisateur va définir et imposer ses limites frontalières lors du partage de l'Afrique en 1885-87, à la conférence de Berlin. C'est de là que date la naissance du Rwanda, du Burundi et du Congo. Depuis lors, l'espace vital des Pygmées-Mutwa est géographiquement limité et la fréquence des contacts avec l'extérieur diminue.
En 1907 , ces trois pays seront colonisés par la Belgique pour se fondre en une seule colonie: le Congo-Belge Rwanda Burundi, et en un seul pays, la Belgique. Le 20 juin 1956, la Belgique proclame officiellement l'accord des droits civiques et de la responsabilité pénale.
Il s'ensuit une stratification à caractère socio-économique qui, guidée par l'arbitraire, se réfère aux capacités intellectuelles des différents groupes sociaux: les auteurs en viennent à classer le quotient intellectuel du groupe autochtone en dessous du quotient intellectuel des autre groupes, ce qui entraîne sa marginalisation. L’autochtone manque au rendez-vous de l'école et il ne se relèvera de cette situation économique, sociale et politique.
Il sera vite présenté au colonisateur comme le représentant d'une espèce en voie de disparition ayant été incapable de s'adapter aux nouvelles réalités de la sédentarisation et de l'exploitation des ressources naturelles dans une vision plus progressiste.
A l'époque féodale, l'autochtone sera caricaturé comme un bouffon qui ne sert qu'à améliorer l'humeur de son maître. A la cour comme ailleurs il sera destiné à n'exécuter que les sales besognes. C'est une des causes de leur extinction. »