LETTRE D'UN REPRESENTANT DES BATWA DU RWANDA AUX AUTORITES DE SON PAYS

Son Excellence Monsieur le Président de la République Rwandaise. KIGALI.-

Objet: Situation des Batwa

Excellence Monsieur le Président,

De prime abord, nous voudrions Vous exprimer la très haute appréciation de la communauté des Batwa du Rwanda pour les nobles objectifs que s’est assignés le Gouvernement d’Unité Nationale de construire un Rwanda nouveau, de promouvoir l’unité des trois composantes de la société rwandaise, sans discrimination d’aucune sorte qu’elle soit d’origine ethnique, religieuse, régionale ou fondée sur le genre.

Les réalisations accomplies par Votre Gouvernement sont nombreuses et forcent l’admiration. Cependant, la contribution des Batwa dans les efforts de développement de notre pays reste insignifiante, et en conséquence, notre communauté court à son extinction plutôt que de participer à l’œuvre de développement du pays comme les autres citoyens. Voilà la raison pour laquelle nous Vous adressons la présente lettre dans le but de Vous exposer les problèmes auxquels nous, les Batwa, sommes confrontés, nos doléances ainsi que les préoccupations qui sont les nôtres cinq (5) ans après l’avènement du Gouvernement de l’Unité Nationale. Historique

Du temps de la féodalité, les Batwa n’avaient aucune considération; ils étaient les serviteurs des autorités qui régnaient à cette époque et étaient maintenus en marge de la société. Ils étaient devenus des intouchables avec leurs chalumeaux à eux, leurs sources d’eaux à eux, leurs assiettes en bois "imbehe" à eux, en proie à la pauvreté extrême et à l’ignorance qui les ont contraints à leur mendicité légendaire. Sous les deux premières Républiques

Les deux premières Républiques n’ont pas apporté de solution à cette situation. Bien au contraire, la condition des Batwa n’a cessé d’empirer: l’ignorance, le dénuement et l’injustice se sont aggravés. De tout temps les Batwa ont été déniés de tout droit élémentaire, de tout temps ils ont été les victimes innocentes des guerres entre les hutu et les tutsi alors qu’ils n’y étaient aucunement impliqués. Pire encore : ceux d’entre eux qui sont morts suite à ces guerres ou les orphelins et les veuves et veufs qui en sont rescapés sont restés dans l’oubli et aucune voix ne s’est élevée pour plaider en leur faveur jusqu’à ce qu’on dise d’eux qu’il s’agit de gens qui jamais ne se plaignent de rien "Urumve nkome". Développement général du Pays

Le Mutwa a été tenu à l’écart des actions et projets de développement, du système éducatif, de la participation au pouvoir, de l’économie et de la culture nationale, de tout ce qui constitue la vie d’une nation en somme. Même à l’occasion des cérémonies marquant les grands moments de l’histoire de notre pays, aucun citoyen mutwa ne s’est vu inviter à prendre place parmi les dignitaires !!

Le système judiciaire

Suite à la guerre de libération du Rwanda qui a débuté en octobre 1990, des négociations ont eu lieu entre le FPR et le Gouvernement d’alors. Aucun mutwa n’y a pris part malgré les demandes répétées des Batwa en ce sens. Ce fut plutôt l’occasion pour les deux protagonistes hutu et tutsi de se partager le pouvoir. La méfiance et la mésentente qui ont caractérisé ces négociations ont été à l’origine de la guerre de 1994 qui a décimé les fils et filles du Rwanda sans distinction.

Plus de 10.000 Batwa parmi les 30.000 que comptait leur communauté avant la guerre y ont laissé la peau, victimes de la guerre entre les deux protagonistes. Il est étonnant cependant qu’au lendemain de la victoire recherchée, le partage des postes s’est fait seulement entre deux composantes de la société. Environ 3.000 parmi les Batwa rescapés languissent dans les maisons de détention sans aucune assistance, certains d’entre eux ne sachant même pas pourquoi ils sont poursuivis; ils n’ont jamais pris part dans l’administration du pays, ils n’avaient aucuns biens à défendre, et ils n’avaient aucun intérêt à défendre dans cette guerre; pourtant depuis 1994 à ce jour, seuls deux Batwa ont été jugés. Beaucoup meurent en prison de maladie, de coups et blessures, de faim parce que personne ne leur porte à manger......

Ils cohabitent jusqu’à ce jour avec ceux-là mêmes qui ont tué les leurs, les autres se sont vu privés des parcelles qu’ils occupaient avant la guerre. Par peur, ils ont choisi le silence! Et puis, celui qu’ils devraient accuser est celui-là même auprès de qui ils devraient se plaindre!!!

- Aucun mutwa n’a eu droit à une propriété foncière. Même lorsque par un hasard inouï, il y en avait un qui faisait exception, il se voyait retirer sa parcelle au nom de " Aucun mutwa ne doit posséder de terre", ou bien on lui donnait en échange une terre non fertile en guise de compensation....

- Notre métier traditionnel est la poterie, mais à ce jour l’accès à l’argile nous est renié par les fabriquants de briques et de tuiles ainsi que par les agriculteurs et les éleveurs qui réservent les marais aux pâturages de leurs vaches. Tout mutwa qui y montre le nez, se fait rosser. Il est regrettable que cette mauvaise habitude persiste aujourd’hui dans certaines régions.

Les pygmées (les batwa vivant dans la forêt) ne vivent que dans et de la forêt et les conventions internationales (notamment la convention 169 de l’Organisation Internationale du Travail) stipulent que lorsque l’on oblige les gens à quitter leur milieu et leurs biens, l’on doit leur donner compensation ou les exproprier. Pourtant les pygmées ont été chassés de la forêt qui leur faisait vivre quotidiennement, sans qu’ils reçoivent compensation ou soient expropriés, de sorte qu’aujourd’hui ils sont entrain de mourir de faim, de maladies de toutes sortes parce qu’ils n’ont aucun moyen de se faire soigner et qu’ils ne savent rien faire d’autre avec leurs bras (ni agriculture, ni poterie, ni élevage...). Ils ont toujours vécu dans les forêts naturelles de Gishwati et de Nyungwe, ainsi qu’autour des volcans.

- Les dossiers judiciaires des batwa restent bloqués dans les cours et tribunaux parce qu’ils n’ont aucune assistance dans ce domaine.

Pour toutes ces raisons, Excellence Monsieur le Président de la République, nous souhaiterions qu’une solution puisse être spécialement apportée aux problèmes que nous Vous avons exposés ci-avant. Doléances

- Considérant la politique de villagisation en cours initiée par le Gouvernement d’Unité Nationale, nous aimerions demander que les Batwa puissent être inclus parmi les bénéficiaires des Imidugudu, qu’ils ne soient pas exclus de ce programme car nous constatons que les autorités au niveau de la base ne prêtent pas attention à l’habitat et aux conditions de vie des Batwa qui mènent une vie de réfugié dans leur propre pays. Il serait souhaitable que l’Etat et la communauté des donateurs puissent conjuguer les efforts pour promouvoir le développement général des Batwa.

- Nous souhaiterions que les Batwa puissent prendre part dans l’administration générale du pays. Pour ce faire, l’Etat devrait faire tout ce qui est en son pouvoir pour permettre aux Batwa, sur base du mérite, d’occuper des sièges à l’Assemblée Nationale et des postes dans d’autres institutions de l’Etat surtout dans les organes de prise de décisions. Cela nous permettrait d’avoir un droit de parole parmi les autres Rwandais surtout que la plupart des postes ne nécessitent pas de vote ou ne font pas encore l’objet d’élection.

- Nous souhaitons que les descendants des Batwa puissent faire des études à titre gratuit car l’enseignement est la clef de tout développement et que les Batwa ne soient pas exclus lors de la délivrance des certificats d’indigence. Nous souhaitons que l’Etat leur facilite l’accès aux bourses d’études et leur accorde la gratuité des frais d’inscription.

- Considérant la loi régissant les procès en rapport avec le génocide et les autres crimes contre l’humanité, surtout en ses dispositions concernant les commanditaires de ces crimes, comme déjà mentionné ci-haut, nous relevons que les Batwa poursuivis pour ces crimes ne font pas partie de la première catégorie. Nous demandons par conséquent à l’Etat de leur faire justice, en vertu des lois en vigueur et de l’histoire des relations sociales qu’a connues notre pays surtout en tenant compte du fait que les Batwa ont de tout temps servi de pions aux régimes qui se sont succédés et ont été maintenus dans les ténèbres de l’ignorance et que, pour preuve, 99% d’entre eux ne savent toujours pas lire ni écrire, sans compter leur extrême pauvreté.

L’Etat devrait se préoccuper de protéger les droits des pygmées en leur construisant des abris, en leur apprenant des métiers, et en facilitant l’accès de leurs enfants à l’école. Compte tenu de notre chiffre quasi insignifiant - seulement 20,000- que l’on ne dise pas de nous que nous sommes une ethnie; il faudrait plutôt mettre en place un programme spécial en notre faveur, que les bêtes (INGAGI) ne soient pas considérées mieux que nous le sommes, mais que plutôt notre situation soit traitée dans le cadre du développement du pays comme l’est celle des femmes et filles et de la Jeunesse.

Excellence Monsieur le Président de la République, il ne serait pas possible d’exposer les problèmes des Batwa de manière exhaustive, nous voudrions Vous exprimer d’avance nos remerciements pour l’accueil que Vous allez réserver à notre lettre et pour la solution que Vous apporterez à nos problèmes.

Veuillez agréer, Excellence Monsieur le Président, les assurances de notre plus haute considération.

KALIMBA Zéphyrin
Président de CAURWA

COPIE POUR INFORMATION

- Monsieur le Président de l’Assemblée Nationale

- Monsieur le Président de la Cour Suprême

- Monsieur le Premier Ministre

- Monsieur le Ministre de l’Administration Locale et des Affaires Sociales

- Monsieur le Ministre de la Justice et de Relations Institutionnelles

- Monsieur le Ministre de l’Education Nationale

- Madame le Ministre du Gendre et de la Promotion Féminine

- Monsieur le Ministre des Finances et de la Planification Economique

- Monsieur le Ministre de la Jeunesse, des Sports et de la Culture

- Monsieur le Président de la Commission de l’Unité Nationale et de la Réconciliation.